![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() |
![]() |
|
|
Papiers de recherches et de dialogue de politique de l'ACNU > Série des Agendas pour le changement
par Nancy Gordon et Gregory Wirick Les avis exprimés ci-dessus sont ceux de l'auteur et non nécessaires de l'ACNU. Exposé préparé pour le colloque intitulé « States Without Law: The Role of Multilateral Intervention to Restore Local Justice Systems » et organisé par le Comité canadien pour le cinquantième anniversaire des Nations Unies et par lInternational Centre for Criminal Law Reform and Criminal Justice Policy, à lUniversité de la Colombie-Britannique, à Vancouver, le 9 décembre 1995. - - - - - - - Le présent exposé a pour objet de dresser sommairement le bilan des récentes interventions humanitaires internationales. Il sagira dun survol, car le sujet est trop vaste pour que nous puissions lanalyser en détail. Nous avons plutôt choisi doffrir des définitions, quelques observations tirées de lhistoire récente et, nous lespérons, des points de vue sur la nature des interventions relatées et sur ce que le monde peut en attendre dans lavenir rapproché. Une définition pratique La définition classique du mot « intervention » se lit comme suit : « Ingérence dictatoriale dun État souverain, dun groupe dÉtats souverains, ou dun organisme international - qui utilisent la force ou un autre moyen de coercition ou menacent dy recourir - dans les affaires intérieures dun État indépendant, contre la volonté ou les voeux du gouvernement de ce dernier. »1 Cependant, un des problèmes actuels tient au fait que, dans certaines situations (le cas de la Somalie en est un bon exemple), la volonté des dirigeants nentre plus en ligne en compte puisquil nexiste plus aucune structure gouvernementale digne de ce nom. Dans les relations internationales, la non-intervention est la norme. Toute intervention doit être justifiée. Le philosophe anglais J.S. Mill, qui a vécu au XIXe siècle, a posé les questions fondamentales : « Dabord, quel degré de tyrannie ou doppression justifie ou rend obligatoire une intervention ? Deuxièmement, que coûtera lintervention ? Et en troisième lieu, se produira-t-elle seulement au profit dun groupe ethnique identifiable, ou à des fins plus générales ? » Daprès un expert, les motifs pouvant justifier une intervention se classent sous trois grands titres : la légitime défense; le consentement; et lhumanitarisme.2 Il existe une autre définition de ce quest lintervention humanitaire : « Opération militaire dont lobjet premier est dalléger la souffrance humaine. Elle se distingue des missions de maintien de la paix, qui visent essentiellement à surveiller lapplication daccords politiques et militaires, et de la guerre généralisée, contexte où les objectifs stratégiques, économiques et politiques lemportent sur latténuation des souffrances humaines. »3 Cependant, bien que ce soit là une façon exacte de situer lintervention humanitaire dans la gamme des opérations militaires, elle ne rend compte ni du potentiel ni de limportance des éléments civils et politiques dune telle intervention. Il y a deux genres différents dinterventions humanitaires : celles que motivent des catastrophes naturelles ou dorigine humaine, et celles dues à des situations durgence politiques complexes qui comportent inévitablement des hostilités ou des risques dhostilités. Les interventions humanitaires suscitent des controverses, car elles ne nécessitent pas le consentement des pays visés (cest-à-dire le respect de la souveraineté nationale), et elles semblent dépasser lintention de la Charte de lONU relativement à la légitime défense et à la paix et à la sécurité internationales.4 Pourtant, selon un éminent diplomate et penseur algérien, la Charte autorise effectivement une interprétation plus large qui permettrait lingérence dans les affaires internes dun pays. Les articles 1 et 34 parlent tous deux de « situations » risquant daboutir à une « rupture de la paix ». Larticle 34 autorise le Conseil de sécurité à « enquêter sur tout différend ou toute situation ... afin de déterminer si la prolongation de ce différend ou de cette situation semble devoir menacer le maintien de la paix et de la sécurité internationales ».
Lhistoire récente Pendant la Guerre froide, les interventions humanitaires étaient très rares et elles suscitaient certes des controverses.6 Il y a eu bien des cas où, daprès les normes daujourdhui, lentrée en scène de tierces parties aurait été jugée raisonnable, vu les violations massives des droits de la personne, mais la majorité des États nétaient pas disposés à séloigner autant de la norme de la non-intervention. Malgré tout, même dans les années 1960 et 1970, les Nations Unies ont commencé à évoluer dans le sens contraire, en dénonçant les gouvernements blancs de Rhodésie et dAfrique du Sud. Ce fut le début de ce que Javier Pérez de Cuellar, alors Secrétaire général de lONU, a décrit comme étant « un mouvement irréristible de lopinion publique vers la conviction que la défense des opprimés au nom de principes moraux doit lemporter sur le respect des frontières et des documents juridiques ».7 Ce mouvement a pris de lampleur avec la fin de la Guerre froide. Les énormes changements observés alors dans les relations internationales ont eu plusieurs effets. Tout dabord, un des motifs principaux de la norme de non-intervention a disparu, à savoir la prévention des conflits entre les grandes puissances. Les anciens adversaires ont établi un contexte où la coopération était possible; dans bien des dossiers, elle fut dailleurs réalisée. En second lieu, leffondrement du communisme a entraîné un plus grand consensus international sur la notion dordre intérieur acceptable.8 La fin du clivage idéologique (temporairement, à tout le moins) a affaibli loption du non-alignement. Les États du tiers-monde « ne peuvent désormais plus sy tenir, puisque les superpuissances ne sont plus rivales, ni « faire valoir lintérêt manifesté par lune pour obtenir le soutien de lautre; cest là un revirement ironique dans la stratégie du < diviser pour régner > ».9 Et troisièmement, les pays se sont mis de plus en plus à accepter la protection des droits individuels comme norme internationale. Après la Guerre froide, le Conseil de sécurité de lONU est sorti des sentiers battus : en adoptant la résolution 688, il sest ingéré dans ce que lon avait jusque-là considéré comme étant les affaires internes dun État membre. La résolution avait un but humanitaire, en ce sens quelle réclamait la fin immédiate de laction répressive exercée par le gouvernement de lIrak contre la population kurde du pays. Elle a entraîné la formation de « zones sûres » dans le nord de lIrak pour permettre aux exilés kurdes de rentrer chez eux sous la protection internationale. Le Conseil de sécurité avait, pour la première fois, lié les préoccupations humanitaires à la paix et à la sécurité internationales, et il avait fait primer lhumanitarisme sur la non-intervention. Au moins un expert, cependant, sest demandé si lintervention en Irak tranchait vraiment par rapport à la conduite classique. Il a en effet fait observer que, « si lIrak avait été occupé, le problème kurde ne se serait pas posé; lintervention humanitaire armée naurait donc pas été nécessaire ».10 La plupart des analystes y ont toutefois vu un tournant et un précédent. « Cétait une application pratique et novatrice de la politique dintervention humanitaire; cela ne signifie pas que les puissances avaient uniquement des raisons humanitaires dintervenir (ce serait là une condition impossible à remplir), mais plutôt que leur démarche comportait une dimension humanitaire et quelle a eu des conséquences nettement bénéfiques pour les populations concernées. »11 En outre, Sadako Ogata, Haut-Commissaire de lONU pour les réfugiés, aurait décrit laction menée en Irak du nord comme étant un rare exemple dintervention humanitaire réussie. « Dans ce cas, lONU a demandé aux forces militaires supérieures de la coalition alliée garantir aux intervenants de lextérieur un accès direct aux civils; après coup, cependant, lopération a été confiée aux organismes humanitaires civils, tandis que lOTAN se tenait prête à intervenir avec sa puissance de feu, depuis la Turquie. »12 En décembre 1992, le Conseil de sécurité a sanctionné lintervention militaire en Somalie pour empêcher les chefs de clans somaliens et les voleurs engagés à leur solde de gêner les efforts internationaux faits pour distribuer la nourriture aux Somaliens affamés. « Aucun groupe qui aurait pu à bon droit dire quil formait le gouvernement souverain de la Somalie na demandé lintervention; cest le Conseil de sécurité qui la mise sur pied sur les instances dÉtats membres et dorganismes daide inquiétés par la situation. »13 Parmi ces derniers figurait CARE Canada, qui a activement réclamé du gouvernement canadien, du Département dÉtat américain, puis des Nations Unies, une intervention militaire au Rwanda. En sa qualité dorganisme dexécution du Programme alimentaire mondial, CARE narrivait pas à distribuer la nourriture à cause du conflit qui persistait, et il devint convaincu que seule une intervention permettrait aux organismes humanitaires de fournir laide aux populations qui en avaient besoin. Lintervention avait des buts ambitieux, cest le moins que lon puisse dire, à savoir « la pacification totale et la reconstruction de lÉtat », pour reprendre les mots de lenvoyé américain Robert Oakley.14 De plus, il sagissait dune action menée en labsence de toute autorité locale : « À toutes fins utiles, le gouvernement était composé du commandant des Nations Unies, dun envoyé spécial américain, et dun comité dONG occidentaux. »15 Les résultats ont été décevants, sinon désastreux. On a certes sauvé des vies, mais le coût de lopération a été élevé et il continue de croître. « Comme les pays avancés lont appris à maintes reprises, dans une lutte entre des éléments peu évolués sur le plan technique et dautres qui le sont, il y a souvent, dans la détermination politique, un clivage tout aussi marqué que le fossé technique les séparant. »16 Le gouvernement Clinton a grossièrement sous-estimé le prix que ladversaire était prêt à payer pour arrêter les Marines américains. Les États-Unis ont perdu 34 soldats, comparativement aux quelque 10 000 Somaliens tués pendant laffrontement, mais ils ont décidé de se retirer.17 En outre, maintenant que lintervention est terminée, la Somalie demeure essentiellement sans gouvernement.
Tel est lamer bilan de leffondrement du premier « État tombé en déliquescence ». Dans lancienne Yougoslavie, les résultats de lintervention humanitaire nont guère été meilleurs. Limprécision des mandats a causé les difficultés dans ce contexte (une « voie mitoyenne ambiguë appelée intervention humanitaire limitée »).
Daucuns ont affirmé que le remède avait été pire que le mal, lhésitation et lindécision de lOccident ayant abouti une impasse qui a peut-être bien prolongé la guerre.
Au Rwanda, il a été évident, dès le début de la crise, comme African Rights la signalé, quil y avait là tout un éventail dobjectifs différents et contradictoires, à savoir : 1) nourrir des populations dans le besoin; 2) mettre fin aux massacres; 3) nier toute légitimité et impunité aux responsables des hécatombes; 4) empêcher la formation de vagues de réfugiés et instaurer un cessez-le-feu; et 5) obtenir un règlement politique.21 Cependant, lintervention a eu lieu tardivement, et cela annulé leffet de ces efforts. Devant les résultats décevants obtenus par les Américains en Somalie, la communauté internationale a hésité à agir promptement. Finalement, la France a déclenché son Opération Turquoise (de tous les pays, cétait sans doute le moins habilité à intervenir, à cause des relations étroites quil avait avec le gouvernement Habyarimana, qui avait si adroitement planifié et exécuté le génocide).22 Noublions pas non plus quentre 6 % et 11 % de toute la population rwandaise (et plus de la moitié des Tutsis du Rwanda) a été tuée en deux mois. Rappelons, à titre comparatif, quau cours de la Seconde Guerre mondiale, qui a duré six ans, la France a perdu 1,5 % de sa population, et lAllemagne, 5,3 % !23 Pourtant, malgré laccumulation des preuves du génocide, la communauté internationale sest refusée à en admettre toute lhorreur. John Watson, Directeur général de CARE Canada a écrit :
Qui plus est, les résultats des secours ont souvent été à lopposé de ce que lon attendait.
Dans les camps de réfugiés quil gérait, par exemple, CARE a continué, comme il le fait dhabitude, à employer des gens de lendroit et à utiliser les structures sociales existantes. Résultat : CARE se trouvait à employer bon nombre des personnes qui avaient en fait provoqué le génocide et, par conséquent, à perpétuer dans les camps de réfugiés ce qui sétait produit au Rwanda et à soutenir un gouvernement en exil. Dans les trois cas étudiés (la Somalie, la Bosnie et le Rwanda), lintervention internationale nétait pas motivée par la légitime défense ni par le consentement des dirigeants, mais essentiellement, sinon totalement, par lhumanitarisme.25 Mais les résultats ont été pitoyables. Le fait est que, dans sa démarche humanitaire, la communauté mondiale a trop entrepris; elle a agi de bonne foi, certes, mais elle doit maintenant se livrer à un rigoureux examen de conscience. Le monde de laprès-guerre froide a vu les conflits se multiplier, mais les grandes puissances se sont de plus en plus retirées du débat politique tout en intervenant davantage sur le plan humanitaire. Malgré tout, des aspects qui paraissent contradictoires sont en fait complémentaires. Les grandes puissances ont choisi de reculer devant le désordre qui semble dominer dans la majeure partie du Sud. Cest pourquoi les ONG occidentaux se sont amenés pour les remplacer et offrir un remède palliatif, mais à peine plus. Mentionnons bien que lon ne peut attendre des ONG quils apportent des solutions politiques aux problèmes du même ordre : on peut leur demander dêtre conscients du contexte politique où ils fonctionnent et des ramifications politiques de leurs actes. Que les résultats des récentes interventions humanitaires nous apprennent la prudence et lhumilité et quils nous incitent à nous arrêter, à réfléchir et à repenser nos efforts ! Que cela se fasse avant que nous lançions dautres projets du genre. Il convient dabord de comprendre les principales caractéristiques de lintervention humanitaire, et cest à ce sujet que nous passons maintenant. Principales caractéristiques de lintervention humanitaire Il y a des caractéristiques clefs de lintervention humanitaire quil convient de bien définir. La première se rapporte à laugmentation saisissante et rapide du nombre et du pouvoir des ONG.Cela sexplique en partie par la faiblesse gouvernementale affligeant de trop nombreux États du tiers-monde, notamment en Afrique. Bien des gouvernements ne contrôlent quune partie du territoire national, ou régissent peu les secteurs quils contrôlent, avec un minimum de ressources et de résultats. Ce vide a été comblé par une phéthore dONG, dont certains sont très compétents et habiles, et dautres, beaucoup moins. Les résultats ont été inquiétants. Disons tout dabord que les ONG ne rendent des comptes ni aux bienfaiteurs qui fournissent les ressources, ni aux groupes quils sont censés aider. De plus, leur nombre pose à lui seul un problème de coordination constant (savoir qui fait quoi et comment). Par exemple, plus de 150 ONG sont actuellement présents au Rwanda, et ils exercent une grande influence : 65 % des budgets de trois des ministères des Affaires sociales leur passent entre les mains ! Gayle Smith, haute fonctionnaire de la U.S. Agency for International Development, a décrit les résultats dune « anarchie de bonne intentions » (un fouillis dintervenants très compétitifs, plutôt quune répartition rationnelle et systématique des tâches).26 En outre, un syndrome de dépendance se manifeste dans plusieurs pays bénéficiaires.
Une autre importante tendance rend la première plus troublante encore : le phénomène des situations durgence « permanentes ».
Nous assistons à quelque chose dunique en son genre : lintégration de laide humanitaire à la dynamique des conflits. Certains universitaires ont parlé dun nouveau paradigme des secours humanitaires, à savoir :
Pourtant, et cest là également une importante caractéristique de lintervention humanitaire, la notion même dintervention dans les affaires internes des États est plus acceptée que jamais. On tolère de moins en moins les violations flagrantes et persistantes des droits de la personne : le public sindigne avec plus de vigueur, lattention des médias est plus concentrée, et les efforts déployés pour réunir des coalitions afin de faire échec à ces violations, plus soutenus. « Il ny a plus à douter que le droit international évolue vers la contestation de la souveraineté inviolable et que, dans lavenir, on justifiera des interventions humanitaires en invoquant ce phénomène. »30 Lavenir Où nous mènent donc toutes ces tendances à caractère litigieux et plutôt contradictoire ? À notre avis, vers un stade où, de plus en plus souvent, la souveraineté sera partagée. Cest là une notion difficile, mais il importe que la communauté internationale la comprenne bien si elle veut arriver à sattaquer aux conséquences de la délinquescence totale ou partielle des États. On parle maintenant beaucoup de réinstaurer la tutelle ou de nouvelles formes de protectorat dans les pays dont on aura jugé quils ont gaspillé leurs chances.31 Tout dabord, nous devons réaffirmer les valeurs liant entre elles les collectivités et les sociétés. Si des gouvernements sont clairement incapables dexercer leur autorité, ou sil est établi quils en abusent, la communauté internationale doit le reconnaître, en un premier temps, et agir ensuite. Francis Deng, représentant spécial du Secrétaire général de lONU pour les personnes déplacées à lintérieur des territoires nationaux, a signalé quil fallait adopter un ensemble de normes pour mettre en exergue la responsabilité incombant aux États de voir au bien-être de leur propre population, et bien leur préciser quils ne peuvent compter exercer leur souveraineté en touteimpunité. Cependant, M. Deng a aussi souligné le fait que la souveraineté a un rapport primordial avec la fierté du peuple.32 Empathie et respect sont donc ici les mots clefs. Il faut en priorité procurer à la population la sécurité dont elle a besoin pour mener une vie normale et sépanouir. Si la réalisation de lun ou lautre de ces deux objectifs est entravée, cest que le gouvernement abuse de sa souveraineté. Pour ces raisons, nous souscrivons aux réflexions que Michael Oliver faisait récemment sur le sujet, pour le compte du Groupe des 78. Il a réclamé une doctrine mondiale de la protection des droits de la personne, doctrine qui permettrait de juger de la capacité et de la volonté dun État de protéger lensemble de ses citoyens et citoyennes. Témoin les propos tenus par la Commission de gouvernance mondiale : « Là où lensemble de la population vit dans la souffrance et la détresse..., il faut faire la part des choses entre le droit de lÉtat à lautonomie et le droit du peuple à la sécurité. »33 Si la protection des droits de la personne constitue le motif fondamental de lintervention, de quels moyens dispose-t-on pour lassurer ? Idéalement, bien sûr, il suffirait dadopter des normes, et les moyens se concrétiseraient au moment approprié. Mais dans la réalité, nous savons que cest là un faux espoir. Trop souvent, les moyens disponibles se résument à de minables ressources et à des engagements fort limités et provisoires. Chaque fois que se produit un écart de ce genre, on se plaint du manque de volonté politique : le triste contraste entre ce à quoi la communauté internationale croit sans doute, et ce quelle est prête à engager dans la lutte. Cela ne changera pas. Il ny aura ni panacée, ni conversion en route qui amènera la communauté à mobiliser les ressources et la volonté nécessaires. Les réussites que nous connaîtrons résulteront dénormes efforts : ce seront des victoires durement gagnées, et elles se produiront plus facilement là où le contexte politique correspondra à la manifestion dune volonté politique. En effet, le contexte est la clef qui ouvre la porte à cette volonté qui crée des possibilités. Le cas de Haïti illustre bien notre propos. Les Américains voulaient intervenir dans ce pays pour favoriser la réalisation dun objectif politique clair. Bien. Mais lun de leurs buts consistait sûrement à prévenir une migration massive de Haïtiens aux États-Unis. Cest peut-être là de lhypocrisie, mais ce but a contribué à renforcer la détermination de Washington, et, jusquici, les résultats ont été louables. Charles William Maynes, rédacteur en chef de la revue américaine Foreign Policy, a écrit au sujet de la nécessité dun « idéalisme opportuniste » : limpossibilité dintervenir partout ne doit pas nous dissuader dagir quelque part. Nous devons aller de lavant là où nous le pouvons.34 Il est un domaine où nous pouvons faire bouger les choses, et cest celui de la mise sur pied dun tribunal international des crimes de guerre. Nombreux sont les observateurs qui réclament maintenant une telle instance. Très récemment, dans un rapport paru à loccasion du cinquantenaire du début du procès de Nuremberg, où les hauts dignitaires nazis ont été condamnés pour leurs crimesde guerre, la Fédération internationale des ligues pour la défense des droits de lhomme a exhorté les Nations Unies à mettre sur pied un tribunal « permanent, indépendant de toutes les puissances, de tous les États, et de tout pouvoir financier ». Elle ajoutait, cependant, quun tel tribunal aurait besoin dune nouvelle force policière bien solide pour soutenir son action, force qui aurait « la capacité, transcendant les frontières et le principe de la souveraineté, darrêter les tortionnaires ou de les faire arrêter, peu importe lendroit où ils auraient réussi à se réfugier ».35 Un tel tribunal aurait aussi beaucoup de mal à convaincre les victimes des crimes de guerre que leurs bourreaux seraient punis. Dans lancienne Yougoslavie, par exemple, beaucoup de personnes ont perdu toute confiance en la communauté internationale, et la majorité ne croient pas que les responsables de la guerre dans les Balkans seront jamais traduits en justice. Malheureusement, les résultats obtenus par lONU jusquici ont été décevants, comme la pitoyable fiche de lopération menée pour les droits de la personne au Rwanda la montré amplement. Lhorrible génocide ayant pris fin, lONU a décidé denvoyer une mission pour contrôler la nature des violations en cours. Sauf que lopération (la première quait mise sur pied le nouveau Haut-Commissariat des Nations Unies pour les droits de lhomme) sest soldée par un désastre. « Le fait que la majorité des groupes internationaux de défense des droits de la personne ne se soient pas rendus au Rwanda pendant le génocide et laccent mis sur les violations en cours plutôt que sur le génocide même ont encouragé un cynisme incisif justifié qui met en doute la valeur même de ces organismes. »36 Le refus des responsables de lopération onusienne sur le terrain de se pencher sur le dossier du génocide nest pas de bon augure pour le travail du tribunal international mis sur pied pour faire enquête sur les crimes de guerre commis au Rwanda. Voilà une accablante condamnation dun nouvel organe de lONU, le Haut-Commissariat pour les droits de la personne. Comme African Rights la fait valoir avec ardeur, le problème a pour cause première la prétention de vouloir adopter une neutralité « divine » au lieu de faire preuve de solidarité à légard des peuples souffrants. Cest là une formule qui ne donnera rien de bon, et lon ne peut quespérer que lONU tirera des enseignements de ses erreurs, bien que, dans le passé, elle nait pas vraiment su le faire. Autre domaine auquel il faut prêter attention : les relations et la coopération entre les militaires et les civils. Lappareil militaire représente lennemi, aux yeux de trop nombreux participants aux opérations humanitaires. Dans un exposé présenté dans le cadre de lexamen de la politique de défense et de la politique étrangère en 1994, CARE Canada a souligné la nécessité de répartir dune façon plus rationnelle les tâches entre trois grandes catégories de « professionnels » : les organismes multilatéraux (le HCR, le Programme alimentaire mondial et lUNICEF, par ex.); les forces de lONU; et les organes dexécution. La répartition proposée était la suivante : Organismes multilatéraux
Forces armées de lONU (ou constituées par des coalitions multilatérales mandatées), selon les directives du Conseil de sécurité ou du Secrétaire général de lONU
Organes dexécution (ONG / Secteur des bénévoles / Organismes nationaux daide)
Il importe de bien expliquer différentes perspectives et de tenter de jeter des ponts entre des modes de pensée divers. Comme le major-général Lewis MacKenzie (ret.) le faisait observer, « un mariage sest établi par la force des choses entre les casques bleus et les organismes daide au développement ».38 Le moment est peut-être venu de formaliser cette union. Sachons cependant que lon nen arrivera pas du jour au lendemain à une compréhension profonde des divers points de vue au sein parmi lensemble des intervenants, et quil ne suffira pas de quelques séances de « remue-méninges » pour dissiper toutes les difficultés. Un analyste a comparé une coopération militaro-civile améliorée à une nouvelle forme dopérations combinées.39 Afin dobtenir un tel degré de coopération, il faudra déployer des efforts systématiques et soutenus, de manière à améliorer le dialogue et les échanges entre les divers groupes dintervenants. Cest à cette fin que CARE Canada a proposé ce qui suit :
Certaines de nos recommandations ont eu une suite, mais ni le gouvernement ni les ONG nont fait quoi que ce soit à légard de la majorité dentre elles. Le fait est quil faut évaluer honnêtement ce que les ONG peuvent et ne peuvent pas faire : une véritable coordination stratégique exige une répartition rationnelle des tâches, en fonction des avantages comparatifs, et une perception claire de limportance de déclencher nos interventions à point nommé. Luniversitaire américain Tom Weiss a circonscrit un troisième domaine, plus tôt cette année, à Montréal, quand il a réclamé la mise sur pied dune nouvelle entité humanitaire de lONU qui serait chargée dacheminer les secours dans les zones de guerre où des sanctions économiques et militaires, prévues dans le Chapitre VII de la Charte, seraient déjà en vigueur. « Les bénévoles membres de cette entité ne feraient pas partie du personnel ordinaire de lONU, car il faudrait les protéger et les rémunérer convenablement. »40 Daprès Weiss, une telle entité devrait se doter de règles de base relativement à lorganisation et à la suspension des envois, et elle devrait être indépendante du Secrétaire général et relever directement du Conseil de sécurité.
Et enfin, nous devons reconnaître les énormes enjeux de lintervention. Rappelons, entre autres principes essentiels, que rétablir la paix, cest décider qui va gouverner, cest éviter les demi-mesures, et cest rendre lintervention humanitaire rationnelle du point de vue militaire.42 Il nous faut discerner la nature profondément politique de ces situations durgence complexes et éviter de nous illusionner sur la possibilité de les améliorer rapidement. Une analogie offerte par un universitaire américain situe bien le dilemme :
Le plus grand défi consistera à sassurer que lhumanitarisme ne lemporte pas sur toutes les autres considérations, dont certaines doivent avoir la priorité. African Rights, qui a beaucoup fait pour dévoiler le pharisaïsme du monde des ONG et de la société civile, nest pas optimiste.
Les auteurs du présent texte sont plus optimistes, tout en reconnaissant quil reste encore un long chemin à parcourir avant que le monde arrive à comprendre les terribles ironies de lintervention humanitaire. Certes, la question déterminante demeure la suivante : quand faut-il intervenir ? Dune part, le magazine The Economist a fait une mise en garde : les démocraties ne doivent pas adopter une doctrine les autorisant à régler tout petit trouble qui les gêne dans le monde.Cela les ramènerait à limpérialisme. Dautre part, face au fascisme ethnique et aux massacres racistes flagrants, peut-on se cantonner dans linaction ? Pour quune intervention soit justifiée, il faut une victime méritant véritablement dêtre sauvée; et pour quelle soit judicieuse, il faut de bonnes perspectives de réussite, et la partie intervenante doit aussi y trouver son compte.45 Voilà une formule très ingénieuse! Mais marche-t-elle toujours ? - - - - - - - Nancy Gordon, Directrice générale adjointe de CARE Canada, était présidente du Groupe de travail sur les droits de la personne, mis sur pied par le Comité satellite de la réforme de lONU, qui relevait du Comité canadien pour le cinquantième anniversaire des Nations Unies. Gregory Wirick, membre associé du Centre parlementaire à Ottawa, était conseiller spécial auprès du Comité satellite de la réforme de lONU, qui relevait du Comité canadien pour le cinquantième anniversaire des Nations Unies. - - - - - - - Notes en bas de page 1. Robert H. Jackson, « Armed humanitarianism », dans International Journal, automne 1993, p. 581.[ Retour ] 2. Ibid., p. 583. Il écrit : « On classe sous « légitime défense » les interventions faites pour des raisons valables afférentes à la sécurité nationale ou à la paix et à la sécurité internationales; sous « consentement », celles qui ont lieu à la demande du gouvernement du pays visé - peut-être pour laider à faire échec à une intervention antérieure ou à se défendre contre des rebelles armés; et sous « humanitarisme », celles qui sont menées pourprotéger la population civile du pays visé (ou des segments de celle-ci) contre de graves violations commises par le gouvernement même ou par des guérillas rebelles, ou par suite de lanarchie intérieure. »[ Retour ] 3. Michael J. Mazarr, « The Military Dilemmas of Humanitarian Intervention », dans Security Dialogue, vol. 24 (2), 1993, p. 152.[ Retour ] 5. Mohamed Sahnoun, Allocution prononcée
à une conférence, Beyond Development Cooperation, Centre de recherches
pour le développement international, Ottawa, 1994, p. 5. 6. Pendant la Guerre froide, il y a eu trois interventions que de nombreuses autorités juridiques ont décrites comme ayant été justifiées par des motifs humanitaires : lintervention de lInde dans le Pakistan oriental (Bangladesh) en 1971; lintervention de la Tanzanie en Ouganda, en 1979; et lintervention du Viêt Nam au Kampuchéa, en 1979. Cependant, les intervenants ont justifié leurs actions en invoquant la légitime défense. Jackson, p. 588.[ Retour ] 7. Cité dans larticle de Michael Mandelbaum, « The Reluctance to Intervene », Foreign Policy, été 1994, p. 13.[ Retour ] 8. Mandelbaum, p. 14.[ Retour ] 10. Jackson, p. 593.[ Retour ] 11. Fred Halliday, « The New World
and its Discontents », LSE Magazine, automne 1993. 12. Thomas G. Weiss, Overcoming the Somalia Syndrome -- "Operation Rekindle Hope"?, Exposé présenté à la réunion des experts sur « la souveraineté des États, les droits de la personne et laction humanitaire », Centre international des droits de la personne et du développement démocratique, Montréal, les 1er et 2 mars 1995.[ Retour ] 13. Jackson, p. 595.[ Retour ] 14. Mandelbaum, p. 4.[ Retour ] 15. Jackson, p. 596.[ Retour ] 16. Charles William Maynes, « Relearning Intervention », Foreign Policy, printemps 1995, p. 98.[ Retour ] 18. William Finnegan, « Letter from Mogadishu: A World of Dust », The New Yorker, 20 mars 1995, p. 75.[ Retour ] 19. Jackson, p. 601-603.[ Retour ] 20. Richard K. Betts, "The Delusion of Impartial Intervention", Foreign Affairs, novembre-décembre 1994, p. 25.[ Retour ] 21. Rakiya Omaar et Alex de Waal, Humanitarianism Unbound? Current Dilemmas Facing Multi-Mandate Relief Operations in Political Emergencies, African Rights, Document de travail no 5, novembre 1994, p. 28.[ Retour ] 22. Alain Destexhe, "The Third Genocide", Foreign Policy, hiver 1994-1995, p. 11.[ Retour ] 24. A. John Watson, "How We Botched It in Rwanda", The Globe and Mail, 23 décembre 1994.[ Retour ] 25. Jackson, p. 604.[ Retour ] 26. Extrait dun discours prononcé par Gayle Smith, conseillère spéciale du président de la U.S. AID, sur la corne de lAfrique, dans le cadre dun colloque intitulé « NGOs and Peacebuilding: Lessons Learned and Next Steps », Ottawa, 21 novembre 1995.[ Retour ] 27. Humanitarianism Unbound, p. 5.[ Retour ] 28. Hugo Slim, The Continuing Metamorphosis
of the Humanitarian Professional: Some New Colours for an Endangered
Chameleon, Document présenté à la conférence de 1994 de la Development
Studies Association, à Lancaster (Royaume-Uni), 9 septembre 1994,
p. 10. 31. Paul Johnson, « Colonialisms Back -- and Not a Moment Too Soon », The New York Times Magazine, le 18 avril 1993, p. 22 ff.[ Retour ] 32. Pendant un colloque, au ministère des Affaires étrangères, à Ottawa, le 14 novembre 1995.[ Retour ] 33. Michael Oliver, « Failed States and the Role of the UN », Document présenté à une conférence intitulée Failes States: How Might the UN and Canada Help?, 23 septembre 1995, et Rapport de la Commission de gouvernance mondiale intitulé Our Global Neighbourhood, Londres, 1995, p. 71.[ Retour ] 34. Charles William Maynes, "Containing Ethnic Conflict", Foreign Policy, printemps 1993, p. 20.[ Retour ] 35. Reuters Ltd., Paris, 20 novembre 1995.[ Retour ] 36. African Rights, Rwanda: A Waste of Hope, mars 1995, p. 7.[ Retour ] 38. Notes prises pendant un Forum sur le maintien de la paix et laide au développement, Centre de recherches pour le développement international, Ottawa, 6 avril 1994.[ Retour ] 39. Procès-verbaux et témoignages du Comité spécial mixte du Sénat et de la Chambre des communes sur la politique de défense du Canada, 2 juin 1994, fascicule n° 15, p.19.[ Retour ] 42. Betts, op. cit., p. 30-32.[ Retour ] 43. Mandelbaum, op. cit., p. 12.[ Retour ] 44. Humanitarianism Unbound, p. 36.[ Retour ] 45. « A New World Order: To the Victors, the Spoils -- and the Headaches », The Economist, 28 septembre 1991, p. 24.[ Retour ] |